Suzanne Bauruel
Tout a commencé par un caillou, qui, manipulé, rêvé, assemblé, redressé, devenait forme humaine. Mon travail interroge le paysage naturel, ce paysage est le premier médiateur, un bloc d'interprétations, un ensemble. Je collectionne les cailloux, les bois morts, les traces ...
http://www.suzannebauruel.com

 

Photo1

« Toute origine est recommencement ;Et chaque lieu, sa fuite »   Alain Bosquet.

L’universel a son lieu, l’ici est aussi un espace de l’errance, un point du monde, un retour.

Depuis 1997 ma recherche s’inspire du dernier grand fleuve sauvage d’Europe ; la Loire où je confronte l’histoire individuelle et collective avec la mythologie de la nature.

Trois thèmes m’animent, tout d’abord celui de l’eau du fleuve au paysage horizontal infini, mémoire vivante avec ses traces et ses métamorphoses.

Le deuxième s’attache aux bords de Loire avec ses pierres, ses racines, ses arbres, la terre vue comme un socle au sous-sol porteur de tous les souvenirs, de toutes les absences. Sol incomparable qui se révèle, aujourd’hui fragilisé, sa diversité menacée, où chaque objet enfoui est le révélateur d’une histoire généalogique au passé archéologique.

Le troisième thème de ce triptyque est celui de l’arbre qui rassemble tous les imaginaires collectifs. Pour exister, il faut partir de quelque part, être l’arpenteur de nos origines.  Questionner notre héritage culturel et son rapport avec la nature. Ainsi, cet espace naturel devient-il le lieu d’une expérience fondamentale : à partir de ce qui reste – ce qui a été – ce qui apparaît et fait signe.

« Toute origine est déchirure ;

Et chaque lieu, métamorphose »  Alain Bosquet.

Et c’est sur ces lieux élémentaires des bords de Loire que je tisse mon interrogation, au plus près de mes visions, où l’arbre, la pierre et l’eau deviennent des idéogrammes dorés à la présence parfaite, sans cesse ressentie, toujours perdue et recrée.

Passage de forme en forme dans ces lieux réduits aux dimensions symboliques, jamais symétriques, soumis aux distorsions de la nature dans ces repères de lignes et de masses qui s’inscrivent ici et là, réunissant dans ces irrégularités l’essence de tous les règnes, du végétal au minéral, de l’animal à l’humain.

Je photographie, retravaille et multiplie des images aux caractères hiéroglyphiques, pareils aux cailloux de la Loire, qui ramassés et classés deviennent les dépositaires d’une mémoire « paléographique » aux références multiples qui repoussent les limites de la représentation.

Et partout sur les berges, elles-mêmes révélatrices du symbole de l’enceinte du mur et de la frontière. Surgissent du sol, des arbres emblématiques, comme des pierres dressées aux structures primitives guidées par la pulsion de la sève et du temps.

Ici, j’enregistre sur ces arbres-totem une empreinte qui met en œuvre comme pour la photo, ce retournement, détournement, du négatif et du positif. Geste d’arrachement où ces  « restes » d’arbres à la nudité minérale deviennent de fragiles membranes qui révèlent à travers la profondeur de leurs surfaces, à l’organicité figée, l’épiderme d’une unité en devenir.

LOIRE II 2007  Suzanne Bauruel.         

suzanne bauruel a2

suzanne bauruel A4

loire II suzanne bauruel a 3

suzanne bauruel A1

suzanne bauruel A3

suzanne bauruel A8 

     Le fleuve nous aide à remonter le temps comme une traversée des apparences où la linéarité de son cours s’oppose à la verticalité de ses rives. Rives : espaces symboles incarnant tous les lieux de la terre encore sauvage. Voyage mythique où le paysage primitif s’ouvre à la rêverie. Là où autrefois paissaient les troupeaux, sous la figure emblématique du taureau. Là où autrefois l’animal était le lien entre l’homme et la terre. L’enracinement, aujourd’hui, fait place à la fuite des repères et s’oppose à l’errance des objets que charrie le fleuve.

     Arbres déracinés, emportés, lavés, roulés par le fleuve puis échoués sur le sable rose comme des corps abandonnés – lit du fleuve asséché – immenses étendues de sables cousues comme des peaux par des bancs de coquillage, cailloux, fossiles qui réinventent les contours lointains d’une source, origine retrouvée, reconquise, traversée de moments fugitifs, où le surgissement de la forme se révèle à la lumière dorée de la Loire. Bois, souches, troncs, racines, cailloux, coquillages forment la substance de ce lieu originel. Ces « morceaux » de nature photographiés, ramassés, dessinés, sculptés, patinés comme des objets iconiques et rassemblés en une installation, font référence à une mythologie immédiate où tout devient signe. Ici, le réel et l’imaginaire, la mémoire et la perception se confondent et se doublent d’une dimension magique puisqu’il s’agit de provoquer la présence du symbolique.

     Si l’arbre enraciné parle de l’épaisseur de la terre et retient en suspens toutes les  absences, les souches rejetées par le fleuve renvoient de façon brutale aux sources d’une histoire, d’une culture, des racines. Sous l’aspect naturaliste des choses se cachent les restes, les stigmates d’une humanité, d’une nature mutilée… en quête d’elle-même.

Suzanne Bauruel, Travaux sur le fleuve, 1998 - 2000

 Suzanne Bauruel, Travaux sur le fleuve, 1998 - 2000 (Exposition 2001 Galerie les Tourelles / Nanterre)

 


 

5/05/2015

Simone Weil : L’enracinement :

L’opposition entre l’avenir et le passé : « Nous ne possédons d’autre vie, d’autre sève, que les trésors hérités du passé et digérés, assimilés, recréés par nous.L’amour du passé n’a rien à voir avec une orientation politique réactionnaire. Comme toutes les activités humaines, la révolution puise sa sève dans une tradition ».

SCAN_1_1_modifié-3

7 septembre 2011 010

09480016_modifié-1

 

Lieu : La Loire : Territoire ressenti comme une traversée, un lieu tissé par l’histoire, ses traces et ses sédiments. Un lieu ouvert à toutes les diversités. « Où l’autrefois rencontre le maintenant dans un éclair « Walter Benjamin ».

Cheminement : Sur une terre symbolique et parcellaire, qui se définit par le geste de la main, la tactilité de l’empreinte, et la trace de l’image par la photo. « l’empreinte : acte premier d’une origine, celle d’une matrice de l’image.»*

Perception  épidermique qui réveille un sentiment d’appartenance.

« Sous le soleil, les cailloux forment histoire, le sable se mue en or, les arbres comme des corps, ici, tout s’anime et répond, se transfigure et développe des correspondances.

Ce qui apparaît ! c’est ce qui reste de nature sauvage réglementée, limitée, toujours resserrée. La terre n’est plus une déesse, mais un support, un monde désenchanté, rationalisé. Une vision du monde à l’opposé des  peuples de la nature et de leur vision total et cosmique. Ces peuples aujourd’hui menacés de disparition survivent dans des sanctuaires naturels luttant pour  préserver leur environnement et leur culture. (Voir l’engagement du sculpteur Brésilien Krajcberg, défenseur de la forêt Amazonienne).

Collecte : chercher à identifier les vestiges encore  présents du processus de stratification, de concrétion, les accidents des formes qui se mettent à signifier, les  mouvements géologiques qui modélisent durablement un paysage. Une épaisseur qui révèle une lecture historique, préhistorique.et philosophique

Phénomènes d’accumulations sur l’arbre et son écorce, la pierre et ses strates, la terre et ses racines. Tous surchargés qu’ils sont des marques du temps.

2014-03-25 21

10_modifié-1

IMG00055 copie

Recherche : Ainsi en  abordant  la question de  l’environnement naturel comme lieu d’expérimentation privilégié, je retrouve la dimension critique, sensible, mémorielle, réflexible d’un commencement,.

Ce qui apparaît, c’est l’enfouissement lui-même, des restes de nature réduits aux dimensions de chapelles ;

Chaque territoire est unique, c’est ce que la culture désigne comme tel, comme pour la nature humaine. L’environnement offre des possibilités et des matériaux qui  conditionnent nos cultures et nos coutumes. (Voir les racines botaniques, minérales et paysannes de l’art occidental (Cesare Pavèse *)

Ainsi, les traces, les vestiges et les artefacts que je récupère forment une collection qui est  le support de mon inspiration où j’essaie d’établir des liens entre les choses, dans une proximité qui crée des résonances et s’inscrit dans un réseau de sens.

S’inventer un encrage ; le terroir mental de tout ce qui construit notre humanité sensible.

S.B.

A voir : Exposition au musée de l'homme "Empreintes" Frans Krajcberg.

*Georges Didi-Huberman : La Ressemblance par contact ; Ed. de Minuit